Une dizaine de filles à la tignasse toute aussi impressionnante que celle de leurs comparses masculins les accueillent à grand renfort de braillement en tous genres. On lui jette quelques regards en coin. Outre les dreads, les tatouages et les piercings innombrables et improbables, l’ultime touche de ce qui convient d’appeler un uniforme semble tenir dans l’absence de chaussures. Alors que ces joyeux drilles font mine de quitter le parking, cette Innaya à qui revient le rôle de garde chiourmes interpelle le géant aussi silencieux que les autres sont bruyant et qui, une fois déplié à l’extérieur du fourgon n’en est que plus impressionnant.
« Attend ! Akoni, Attend ! Tu ne viens pas avec moi ? Babayaga veut le voir ce soir. »
Elle a quitté son air renfrogné pour s’adresser à lui d’un ton presque suppliant, désemparée de le voir la quitter sans un regard. En deux enjambées, il traverse les quelques mètres qui les séparent. Icham le voit accentuer ce sourire qu’il affiche en permanence, déposer un baiser sur le front de la jeune femme et repartir avec la meute hurlante. Le niveau sonore passe sous le seuil de douleur. Ne reste dans le sous-sol qu’Icham, cette fille et celui qui a mené l’échange quelques temps plus tôt.
« Il m’a demandé de parler pour lui »
Avec l’air de s’excuser.
« Commence déjà par la fermer !»
Elle a repris son air aimable et lui, encaisse la remarque comme une gifle.
Nina a l’air d’avoir cinquante ans, maintenant et elle fait remarquer à Icham qu’à elle aussi, elle lui plaît bien, cette petite : elle ne s’en laisse pas compter. Il s’étonne de l’entendre lui parler de nouveau. Elle ignore la pique ; elle est sûre que c’est son genre. Elle lui explique qu’il les aime décidées, limite butées. Il lui explique qu’il pourrait se sentir un peu refroidi par quelques détails, comme le fait qu’elle semble avoir sa part de responsabilité dans le désastre qu’est devenue sa vie depuis ces dernières semaines. Elle lui répond que sa vie était effectivement un désastre bien avant cela et que, question température, il n’avait pas paru si refroidi que ça par Jeanne.
« Et arrêtez ça à la fin ! Ça finit par être pénible de vous entendre fredonner sans arrêt.»
Ils ont gagné un ascenseur au fond duquel il s’est appuyé, un peu las. Elle s’est placée devant lui, face à la porte, nerveuse, pressée d’arrivée, quelque soit leur destination. Celui qui les accompagne lance un sourire gêné à Icham, l’air de s’excuser du comportement de sa coéquipière.
Dans d’autres circonstances, effectivement, il aurait pu être attiré par ce regard sombre dans lequel on ne distingue plus pas la pupille de l’iris, d’un même noir profond, des lèvres aussi charnues que ses joues, le reste de sa personne à l’avenant, dans d’autres circonstances….
Placé comme il est, il n’a aucun mal à lui projeter la tête contre la paroi et à mettre KO le type avant même qu’il ne se remette de la surprise. Avec elle comme otage, la tête en sang, encore groggy, il n’a aucun mal à regagner le parking, le fourgon, le monde extérieur, pour partir vers…. pour faire….
… en d’autres circonstances, si tout cela en valait la peine, s’il voyait encore quelques raisons de se débattre. Il se contente de continuer à fredonner le « give me fever » dont Nina lui a insidieusement instillé l’air.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur l’étage de la direction. Aucun doute là-dessus, Icham en a fréquenté suffisamment pour apprécier au premier coup d’œil la qualité de la moquette, le soin apporté à la décoration des murs, essentiellement des reproductions, au choix, d’œuvres contemporaines abstraites ou des dernières campagnes de communication de la société. Alors qu’ils avancent dans le couloir, il en déduit que « Statéo, dans l’air du temps » est en plein essor ou, tout du moins, sans difficultés particulières : la moquette est épaisse, haut de gamme et elle sent encore le neuf. Du nom de cette boîte et à la multiplication des représentations géométriques dans le choix des peintures, il penche pour un cabinet comptable version multinationale, peut-être une filiale d’une banque. Et puis, arrivé sur le seuil de ce qui sera, il le parie, une salle de réunion, une ultime affiche lui donne la solution : « Statéo vous donne les clés d’aujourd’hui pour construire demain ». Evidemment, une boîte à sondages, il en met sa main au feu. A l’ouverture de la porte, il tombe sur le modèle grand luxe, du genre à accueillir le conseil d’administration ou une réunion de directeur, à tout le moins. Il les imagine, une dizaine de coton-tige ventripotents, riant réciproquement à leurs bons mots, avec deux fois plus d’éclat lorsqu’ils viennent du DG, tout en se surveillant les uns les autres du coin de l’œil. Tout y est : la table en bois précieux, fauteuils en cuir, un véritable trône pour le chef. Le conformisme est partout, à chaque niche son apparence et ses accessoires. Comme par mimétisme, la société a fini par se conformer à l’image que lui a renvoyée sans cesse et avec force la publicité, et la voici maintenant bien segmentée, prête à consommer à défaut de l’être. Peut-être est-ce la conséquence du fait d’avoir perdu le fil de sa vie ou un début de dépression qui ne dit pas son nom, quoiqu’il en soit, Icham a la nette impression de s’enfoncer lentement dans un monde qui n’est plus que la représentation de lui-même, un décor de western dans lequel la porte du saloon ne donne que sur le désert, à perte de vue. Ceci n’est pas la France. Une succession de symboles prévisibles qui identifie chaque aspect de cette société dont on a réduit le nombre de degrés liberté afin de faciliter sa modélisation et en définitive, son contrôle. Cette boîte de sondage et sa salle de réunion s’ouvrant pour moitié sur un point de vue imprenable des toits de Toulouse, est exactement ce que l’on attend d’elle : une entreprise non pas « sans difficulté particulière » comme il se l’imaginait quelques minutes plus tôt, mais bien en pleine réussite, et qui se conforme à la règle qui veut que sa santé se mesure aux nombres d’étages qui la séparent du plancher de la plèbe ruminante. Jeanne et le Pirate ont agit comme de bons anarcho-terroristes, ultra-green ou peu importe la façon dont ils se désignaient, la bande de gamins du parking a choisi l’étiquette de la communauté hippy, gaie, joyeuse, exubérante à en vomir, partout autour de lui, où que le mène son parcours chaotique, le conformisme règne, faisant perdre peu à peu ses couleurs à un monde dont la palette était déjà bien réduite.
Perdu dans ses pensées, il n’a pas remarqué cette jeune femme qui les attendait et qui s’est ruée sur Innaya à peine a-t-elle franchi la porte.
« - Mais à quoi tu penses ? Qu’est que tu foutais là-bas ?
- Ça va, lâche-moi, tu veux ? Tu crois quoi ? Que j’allais les laisser se débrouiller tous seuls ? Ils ne sont pas foutus de lacer des chaussures. Il fallait bien quelqu’un pour s’assurer que tout se passe bien. Tu voulais y aller, peut-être ? Ça serait bien la première fois que tu voudrais te bouger !
- Mais quand est-ce que tu vas comprendre ? Quand est-ce que tu vas grandir ? A croire que ça ne te réussit pas de te coltiner des étudiants à longueur de journée. Et si quelqu’un t’avait reconnue ?
- Je sais ce que je fais et je n’ai pas besoin de toi pour me faire la morale. Reste à ta place, s’il te plaît, laisse faire ceux qui ont l’habitude de se mouiller.
- Et bien heureusement que tout le monde n’en fait pas qu’à sa tête, certains ont le sens des responsabilités. Tu n’en fais toujours qu’à ta tête, tout doit tourner autour de ta petite personne. Si tout le monde réagissait comme toi au moindre pépin, on aurait mis la clé sous la porte depuis longtemps
- Et si tout le monde restait assis sur leur gros cul comme tu…
- ça suffit !
L’effet est immédiat ; Icham a tout juste le temps de les voir rougir toutes les deux, comme des gamines prise sur le fait. Alors qu’elles reprennent le dessus et amorcent un début de justification,
- ça suffit, j’ai dit. On reparlera de cela plus tard, ce n’est pas le sujet.
Celle qui vient de refroidir les deux furies prêtes à en venir aux mains est une femme d’une soixantaine d’années, la mine et l’allure sévère dont l’aura semble inversement proportionnelle à sa taille. Elle se dirige vers lui et lui tend la main comme si elle accueillait un ministre.
« - Mr Farèz, enchantée, Lola Basso. Je vous en prie, asseyez-vous. »
Il lui rend sa poignée de main et s’exécute. Il se déteste pour cela : incapable d’exprimer le moindre sentiment, il réagit comme s’il avait été effectivement invité et non kidnappé.
« - Si comme je le pense, aucune de ces demoiselles n’a pris le temps de se présenter, laissez-moi vous présenter Innaya et Aïssatou. »
La dénommée Aïssatou est aussi grande et athlétique qu’Innaya est petite et presque frêle, ce qui rendait leur échange de bons mots d’autant plus spectaculaire : le visage d’Aïssatou penché sur celui d’Innaya, obligeait cette dernière à lever les yeux pour lui face mais sans rien perdre de son aplomb. Les deux jeunes femmes ont pris place de chaque coté de Lola Basso, chacune renfrognée dans son coin. Pas un instant Aïssatou n’a posé le regard sur Icham : elle reste là, fulminante, le regard perdu dans le panorama qui s’étale derrière lui, laissant son seul profil à son examen attentif. Le regard entièrement noir lorsqu’elle est en colère est sans doute le seul point commun qu’elle partage avec Innaya tant l’apparence des jeunes femmes, à défaut d’un caractère également bien trempé, est différente. Les cheveux d’Aïssatou sont cachés par un foulard bordeaux noués sur sa tête laissant la part belle à un visage qu’elle a doux et comme éclairé. Malgré le masque boudeur qu’elle veut se donner, elle n’arrive pas tout à fait à gommer des yeux rieurs et une bouche dont les coins légèrement relevés lui confèrent comme un sourire permanent.
Pendant ce temps, Lola Basso débite sa litanie.
« Avant tout, veuillez nous excuser pour la façon dont vous avez été mené jusqu’à nous. Mais à notre décharge, sachez que vous nous êtes très précieux et pas seulement pour les risques que vous avez encourus à Gravitech. La décision de faire appel à ce groupe, disons, peu regardant sur les méthodes, pour vous amener ici a été prise dans la précipitation et pour le moins de manière irréfléchie. »
Innaya s’enfonce légèrement dans son fauteuil d’administrateur.
« - Quoiqu’il en soit, il fallait agir rapidement au vue des informations qui nous étaient parvenues et assurer votre sécurité était ce qui nous importait le plus. Et étant données les circonstances de votre récupération ce soir-là et de votre départ il y a quelques jours, il semble bien que nous ayons eu finalement raison. »
Au tour d’Aïssatou de se sentir dans ses petits souliers. Icham, lui, ne bronche pas, malgré les pauses intentionnelles qui ponctuent le discours de Lola, comme une invite à prendre sa part dans cette conversation. Chacun de ces silences est suivi d’une ou deux secondes de flottement qui cassent quelque peu la fluidité de sa démonstration.
« - Bon, cela étant dit, je voulais dès ce soir vous éclairer sur les raisons de votre venue et sur les perspectives qui s’offrent à vous. Voilà ce que je vous propose, bien que, sur ce point, votre marge de manœuvre soit limitée. Ecoutez ce que nous avons à dire, laissez-nous vous expliquer en quoi vous pourriez nous apporter une aide inestimable et puis, donnez-vous le temps de la réflexion. C’est sur ce dernier point que, malheureusement, votre libre arbitre risque d’être limité. Etant donnée l’agitation qui règne à votre propos à l’extérieur, soyez notre invité pendant une semaine. Dehors, vous avez été désigné ennemi public numéro un, recherché par toutes les polices, toute la population et d’autres groupes aux motivations moins avouables et aux intentions des plus définitives vous concernant. Mais pour être parfaitement honnête, ce n’est pas la seule raison. Nous avons l’espoir que si nous parvenons à vous convaincre du bien-fondé de notre action dans ce laps, vous accepterez alors de rester pour nous aider. Quoiqu’il en soit, nous pourrions de toute façon difficilement vous laisser repartir plus vite sans conséquence votre propre sécurité. Mais d’ici une semaine, si vous souhaitez toujours nous quitter, nous aurons eu le temps de rassembler tous nos moyens, et croyez-moi, ils sont d’importance, pour vous permettre de partir pour la destination et avec l’identité de votre choix. »
Nouvelle pause. Mais il ne compte toujours pas lui faciliter la tâche. De plus, il n’a pas compris grand-chose de ce qu’elle a dit : tout ce discours pour lui expliquer qu’il reste leur prisonnier, mais pas trop, qu’il sera libre bientôt, promis, juré. En attendant, il est obligé d’en passer par où ils veulent et pour ce qu’il en sait, ils pourront toujours lui ressortir l’excuse de « sa propre sécurité » dans huit jours, et la semaine d’après et ad vitam.
D’un geste, elle invite Innaya à prendre la parole. Celle-ci semble avoir perdu un peu de sa superbe. Elle hésite. Elle finit par se lancer.
« - Nous vous avons fait venir ici dans l’espoir que vous puissiez trouver de quoi souffre mon frère, Akoni, le grand type avec nous dans le van. On trouvera alors peut-être un moyen de l’empêcher de mourir.
Depuis qu’il est tout petit, il souffre de crises d’épilepsie. C’était rare quand on était gosse, mais maintenant, les crises sont très rapprochées. Avec l’aide du réseau de l’Institut, on a présenté son cas à de grands spécialistes du cerveau mais, si les symptômes sont les mêmes, il ne souffre d’aucun syndromes propres aux différentes formes d’épilepsie connues. Au rythme où vont les crises, on a tout de même pu prédire qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre, peut-être moins. »
Les derniers mots restent coincés dans sa gorge et elle efface les larmes naissantes aux coins de ses yeux dans un réflexe de fierté. Lola Basso tente, dans un geste de soutien, de poser une main sur les siennes mais Innaya, agacée, se dégage, vexée de s’être montrée émotive. La vieille femme reprend la parole.
« - Je sais que tout cela doit vous paraître au mieux mystérieux mais plus certainement farfelu. Le fond de cette affaire, les raisons qui nous poussent à penser que vous pouvez nous aider est en vérité un peu… disons, à la marge. Et si de but en blanc nous vous exposons nos hypothèses, sans que vous ayez eu le temps de vous faire votre propre idée, j’ai peur que vous restiez sceptique tant les faits sont incroyables. Donnez-nous du temps pour vous convaincre. Maintenant, Aïssatou va vous accompagner dans votre chambre. Une dernière chose : aucune porte n’est verrouillée mais je vous en prie, ne faites rien d’imprudent. La situation n’est clairement pas en votre faveur à l’extérieur ».
Tout cela lui semble baigner dans une atmosphère chargée de paranoïa : est-il condamné à finir des jours entourés de schizophrènes illuminés ? Il réchappe à la destruction de Gravitech par une bande d’énervés lourdement armés pour tomber sous les bottes de gardes de sécurité en mal de reconnaissance et il quitte Jeanne, une gentille fille qui se révèle être une martyre suicidaire pour atterrir dans un genre de secte étrange persuadé qu’il pourra guérir leur mascotte. Est-il le seul à avoir une idée cohérente du monde qui l’entoure. Nina ponctue sa dernière réflexion d’un relevé de sourcil dubitatif.
Il sait bien qu’un discours argumenté à peu de chance de faire mouche avec ce genre de personne, mais il se sent quand même obligé de refroidir leurs attentes.
« Ecoutez, il y a méprise : je ne suis pas celui qu’il vous faut. Je ne suis qu’un imposteur qui gagne sa vie en trompant son monde. J’ai déjà bossé pour des labos de recherche médicale mais je vous assure que la plupart du temps, il s’agissait de bluffer sur mes réelles compétences. Je n’ai aucun diplôme et j’ai construit mon fond de commerce en suivant clandestinement quelques cours universitaires. La plupart du temps, il suffit d’adopter des attitudes et des tics de langage. Mon boulot, c’est le renseignement : je vole des données, c’est tout. Et plus que tout, si vous me connaissiez vraiment, vous sauriez que je ne suis pas du genre à qui ont confi la vie de quelqu’un. Je ne suis pas impliqué, dans rien, jamais. Je n’ai pas d’idéal et aucun scrupule. Et puis, vous n’avez pas le droit de me faire ça, de me mettre la vie de ce type entre les mains ! Ecoutez, je suis désolé, je ne peux rien pour vous. Je vais laisser passer la semaine, puisque vous ne me laissez pas le choix, sans me faire beaucoup d’illusion sur ce qui se passera ensuite. Alors ne vous en faites pas trop non plus. Et maintenant, effectivement, j’aimerai bien aller dormir. »
Sa tirade est diversement accueillie. Seul Guilhem semble abattu, il y croyait sans doute. Aïssatou se contente de fusiller Innaya du regard, d’un air de « Je vous l’avais bien dit ». Cette dernière se contente de fixer Icham, comme pour le jauger tandis que Lola Basso ne se départit pas de son sourire commercial.
Il ne décroche pas un mot. Tout au long du chemin vers sa chambre, il se contente de fredonner en la suivant. Malgré les apparences qu'elles veulent se donner, l'une bravache, l'autre sereine, Innaya et Babayaga ont dû accuser le coup. Mais à quoi pensaient-elles? Je leur avais dit qu'il ne nous servirait à rien. Tout ce temps perdu, toute cette débauche de moyens pour ramener un concentré d'égoïsme et de je m'en foutisme. Sans comptes les risques. Quelle conne! Tout ça lui monte à la tête. Tous ces discours, tous ces crétins qui l'idolâtre. On se bat contre la personnification de la politique et on la lâche, elle, avec son petit air de ne pas y toucher. On veut qu'ils pensent par eux-même et on en fait bander la moitié. Ce type se fout de nos problèmes, il est comme les autres, du moment que ses fesses est à l'abri, le reste du monde peut bien s'écrouler. Marre de se battre pour des cons.
Et les voilà arrivés devant la chambre, au milieu des dizaines d'autres, comme un morceau de cité-U, perché entre deux étages de la tour. Passés cinquante, personne ne les compte, alors, un de plus, un de moins, à peine une seconde de plus entre le 13 et le 14, personne n'y prête attention. Cacher ce qui est précieux à la vue de tous, c'est le credo de l'Institut. La lumière éclaire le neuf mètres carrés standard: lit, bureau, placard, toilettes, évier.
« Les toilettes sont sèches, y a un quota sur l'eau pour l'évier. Les douches sont plus loin dans le couloir, une par semaine, mais vue les circonstances, on s'arrangera. »
Il rentre, la parcourt du regard: pour ce qui le concerne, une cellule de luxe.
Il finit par se retourner et lui adresse un « Merci », les yeux plantés dans les siens. Impossible de savoir s'il est ironique ou non. Elle s'entend bredouiller un « C'est ça » et s'en retourne.
Et puis finalement elle revient lui mettre les points sur les « i ». Il n'a pas bougé, pas même étonné de la voir de nouveau dans l'encadrement de la porte, décidée à lui rentrer son indifférence suffisante dans la gorge.
« Contrairement aux deux autres, je n'attends rien de vous. Moi aussi, j'ai grandi avec Akoni. J'ai autant de raisons qu'elle d'être malade de rage et de tristesse de le voir mourir à petit feu. C'est aussi pour lui que je fais tout ça. Mais contrairement à elle, j'ai arrêté de nier l'évidence: il va mourir et on y peut rien et vous, encore moins. Pour ce que j'en ai à faire, vous pouvez bien partir ce soir, vous prenez l'ascenseur, vous repassez par le parking et bon débarras. Pour un type comme vous, j'imagine que ça ne doit pas être si compliqué que ça de se débrouiller pour disparaître. Alors, faites-le, disparaissez, ne perdez pas de temps et ne nous faites pas perdre le notre. J'ai autre chose à faire que de jouer les guides touristiques. Vous êtes de l'ancien monde et je ne crois pas que tout ça vous laisse indifférent, toute la misère autour de vous, non, je crois que c'est une posture. En fait, ça vous arrange, ça vous fait vivre, vous vous en accordez parfaitement. Allez, dormez-bien, je passerai demain en espérant que vous soyez déjà parti. »
Mercredi« Attend ! Akoni, Attend ! Tu ne viens pas avec moi ? Babayaga veut le voir ce soir. »
Elle a quitté son air renfrogné pour s’adresser à lui d’un ton presque suppliant, désemparée de le voir la quitter sans un regard. En deux enjambées, il traverse les quelques mètres qui les séparent. Icham le voit accentuer ce sourire qu’il affiche en permanence, déposer un baiser sur le front de la jeune femme et repartir avec la meute hurlante. Le niveau sonore passe sous le seuil de douleur. Ne reste dans le sous-sol qu’Icham, cette fille et celui qui a mené l’échange quelques temps plus tôt.
« Il m’a demandé de parler pour lui »
Avec l’air de s’excuser.
« Commence déjà par la fermer !»
Elle a repris son air aimable et lui, encaisse la remarque comme une gifle.
Nina a l’air d’avoir cinquante ans, maintenant et elle fait remarquer à Icham qu’à elle aussi, elle lui plaît bien, cette petite : elle ne s’en laisse pas compter. Il s’étonne de l’entendre lui parler de nouveau. Elle ignore la pique ; elle est sûre que c’est son genre. Elle lui explique qu’il les aime décidées, limite butées. Il lui explique qu’il pourrait se sentir un peu refroidi par quelques détails, comme le fait qu’elle semble avoir sa part de responsabilité dans le désastre qu’est devenue sa vie depuis ces dernières semaines. Elle lui répond que sa vie était effectivement un désastre bien avant cela et que, question température, il n’avait pas paru si refroidi que ça par Jeanne.
« Et arrêtez ça à la fin ! Ça finit par être pénible de vous entendre fredonner sans arrêt.»
Ils ont gagné un ascenseur au fond duquel il s’est appuyé, un peu las. Elle s’est placée devant lui, face à la porte, nerveuse, pressée d’arrivée, quelque soit leur destination. Celui qui les accompagne lance un sourire gêné à Icham, l’air de s’excuser du comportement de sa coéquipière.
Dans d’autres circonstances, effectivement, il aurait pu être attiré par ce regard sombre dans lequel on ne distingue plus pas la pupille de l’iris, d’un même noir profond, des lèvres aussi charnues que ses joues, le reste de sa personne à l’avenant, dans d’autres circonstances….
Placé comme il est, il n’a aucun mal à lui projeter la tête contre la paroi et à mettre KO le type avant même qu’il ne se remette de la surprise. Avec elle comme otage, la tête en sang, encore groggy, il n’a aucun mal à regagner le parking, le fourgon, le monde extérieur, pour partir vers…. pour faire….
… en d’autres circonstances, si tout cela en valait la peine, s’il voyait encore quelques raisons de se débattre. Il se contente de continuer à fredonner le « give me fever » dont Nina lui a insidieusement instillé l’air.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent sur l’étage de la direction. Aucun doute là-dessus, Icham en a fréquenté suffisamment pour apprécier au premier coup d’œil la qualité de la moquette, le soin apporté à la décoration des murs, essentiellement des reproductions, au choix, d’œuvres contemporaines abstraites ou des dernières campagnes de communication de la société. Alors qu’ils avancent dans le couloir, il en déduit que « Statéo, dans l’air du temps » est en plein essor ou, tout du moins, sans difficultés particulières : la moquette est épaisse, haut de gamme et elle sent encore le neuf. Du nom de cette boîte et à la multiplication des représentations géométriques dans le choix des peintures, il penche pour un cabinet comptable version multinationale, peut-être une filiale d’une banque. Et puis, arrivé sur le seuil de ce qui sera, il le parie, une salle de réunion, une ultime affiche lui donne la solution : « Statéo vous donne les clés d’aujourd’hui pour construire demain ». Evidemment, une boîte à sondages, il en met sa main au feu. A l’ouverture de la porte, il tombe sur le modèle grand luxe, du genre à accueillir le conseil d’administration ou une réunion de directeur, à tout le moins. Il les imagine, une dizaine de coton-tige ventripotents, riant réciproquement à leurs bons mots, avec deux fois plus d’éclat lorsqu’ils viennent du DG, tout en se surveillant les uns les autres du coin de l’œil. Tout y est : la table en bois précieux, fauteuils en cuir, un véritable trône pour le chef. Le conformisme est partout, à chaque niche son apparence et ses accessoires. Comme par mimétisme, la société a fini par se conformer à l’image que lui a renvoyée sans cesse et avec force la publicité, et la voici maintenant bien segmentée, prête à consommer à défaut de l’être. Peut-être est-ce la conséquence du fait d’avoir perdu le fil de sa vie ou un début de dépression qui ne dit pas son nom, quoiqu’il en soit, Icham a la nette impression de s’enfoncer lentement dans un monde qui n’est plus que la représentation de lui-même, un décor de western dans lequel la porte du saloon ne donne que sur le désert, à perte de vue. Ceci n’est pas la France. Une succession de symboles prévisibles qui identifie chaque aspect de cette société dont on a réduit le nombre de degrés liberté afin de faciliter sa modélisation et en définitive, son contrôle. Cette boîte de sondage et sa salle de réunion s’ouvrant pour moitié sur un point de vue imprenable des toits de Toulouse, est exactement ce que l’on attend d’elle : une entreprise non pas « sans difficulté particulière » comme il se l’imaginait quelques minutes plus tôt, mais bien en pleine réussite, et qui se conforme à la règle qui veut que sa santé se mesure aux nombres d’étages qui la séparent du plancher de la plèbe ruminante. Jeanne et le Pirate ont agit comme de bons anarcho-terroristes, ultra-green ou peu importe la façon dont ils se désignaient, la bande de gamins du parking a choisi l’étiquette de la communauté hippy, gaie, joyeuse, exubérante à en vomir, partout autour de lui, où que le mène son parcours chaotique, le conformisme règne, faisant perdre peu à peu ses couleurs à un monde dont la palette était déjà bien réduite.
Perdu dans ses pensées, il n’a pas remarqué cette jeune femme qui les attendait et qui s’est ruée sur Innaya à peine a-t-elle franchi la porte.
« - Mais à quoi tu penses ? Qu’est que tu foutais là-bas ?
- Ça va, lâche-moi, tu veux ? Tu crois quoi ? Que j’allais les laisser se débrouiller tous seuls ? Ils ne sont pas foutus de lacer des chaussures. Il fallait bien quelqu’un pour s’assurer que tout se passe bien. Tu voulais y aller, peut-être ? Ça serait bien la première fois que tu voudrais te bouger !
- Mais quand est-ce que tu vas comprendre ? Quand est-ce que tu vas grandir ? A croire que ça ne te réussit pas de te coltiner des étudiants à longueur de journée. Et si quelqu’un t’avait reconnue ?
- Je sais ce que je fais et je n’ai pas besoin de toi pour me faire la morale. Reste à ta place, s’il te plaît, laisse faire ceux qui ont l’habitude de se mouiller.
- Et bien heureusement que tout le monde n’en fait pas qu’à sa tête, certains ont le sens des responsabilités. Tu n’en fais toujours qu’à ta tête, tout doit tourner autour de ta petite personne. Si tout le monde réagissait comme toi au moindre pépin, on aurait mis la clé sous la porte depuis longtemps
- Et si tout le monde restait assis sur leur gros cul comme tu…
- ça suffit !
L’effet est immédiat ; Icham a tout juste le temps de les voir rougir toutes les deux, comme des gamines prise sur le fait. Alors qu’elles reprennent le dessus et amorcent un début de justification,
- ça suffit, j’ai dit. On reparlera de cela plus tard, ce n’est pas le sujet.
Celle qui vient de refroidir les deux furies prêtes à en venir aux mains est une femme d’une soixantaine d’années, la mine et l’allure sévère dont l’aura semble inversement proportionnelle à sa taille. Elle se dirige vers lui et lui tend la main comme si elle accueillait un ministre.
« - Mr Farèz, enchantée, Lola Basso. Je vous en prie, asseyez-vous. »
Il lui rend sa poignée de main et s’exécute. Il se déteste pour cela : incapable d’exprimer le moindre sentiment, il réagit comme s’il avait été effectivement invité et non kidnappé.
« - Si comme je le pense, aucune de ces demoiselles n’a pris le temps de se présenter, laissez-moi vous présenter Innaya et Aïssatou. »
La dénommée Aïssatou est aussi grande et athlétique qu’Innaya est petite et presque frêle, ce qui rendait leur échange de bons mots d’autant plus spectaculaire : le visage d’Aïssatou penché sur celui d’Innaya, obligeait cette dernière à lever les yeux pour lui face mais sans rien perdre de son aplomb. Les deux jeunes femmes ont pris place de chaque coté de Lola Basso, chacune renfrognée dans son coin. Pas un instant Aïssatou n’a posé le regard sur Icham : elle reste là, fulminante, le regard perdu dans le panorama qui s’étale derrière lui, laissant son seul profil à son examen attentif. Le regard entièrement noir lorsqu’elle est en colère est sans doute le seul point commun qu’elle partage avec Innaya tant l’apparence des jeunes femmes, à défaut d’un caractère également bien trempé, est différente. Les cheveux d’Aïssatou sont cachés par un foulard bordeaux noués sur sa tête laissant la part belle à un visage qu’elle a doux et comme éclairé. Malgré le masque boudeur qu’elle veut se donner, elle n’arrive pas tout à fait à gommer des yeux rieurs et une bouche dont les coins légèrement relevés lui confèrent comme un sourire permanent.
Pendant ce temps, Lola Basso débite sa litanie.
« Avant tout, veuillez nous excuser pour la façon dont vous avez été mené jusqu’à nous. Mais à notre décharge, sachez que vous nous êtes très précieux et pas seulement pour les risques que vous avez encourus à Gravitech. La décision de faire appel à ce groupe, disons, peu regardant sur les méthodes, pour vous amener ici a été prise dans la précipitation et pour le moins de manière irréfléchie. »
Innaya s’enfonce légèrement dans son fauteuil d’administrateur.
« - Quoiqu’il en soit, il fallait agir rapidement au vue des informations qui nous étaient parvenues et assurer votre sécurité était ce qui nous importait le plus. Et étant données les circonstances de votre récupération ce soir-là et de votre départ il y a quelques jours, il semble bien que nous ayons eu finalement raison. »
Au tour d’Aïssatou de se sentir dans ses petits souliers. Icham, lui, ne bronche pas, malgré les pauses intentionnelles qui ponctuent le discours de Lola, comme une invite à prendre sa part dans cette conversation. Chacun de ces silences est suivi d’une ou deux secondes de flottement qui cassent quelque peu la fluidité de sa démonstration.
« - Bon, cela étant dit, je voulais dès ce soir vous éclairer sur les raisons de votre venue et sur les perspectives qui s’offrent à vous. Voilà ce que je vous propose, bien que, sur ce point, votre marge de manœuvre soit limitée. Ecoutez ce que nous avons à dire, laissez-nous vous expliquer en quoi vous pourriez nous apporter une aide inestimable et puis, donnez-vous le temps de la réflexion. C’est sur ce dernier point que, malheureusement, votre libre arbitre risque d’être limité. Etant donnée l’agitation qui règne à votre propos à l’extérieur, soyez notre invité pendant une semaine. Dehors, vous avez été désigné ennemi public numéro un, recherché par toutes les polices, toute la population et d’autres groupes aux motivations moins avouables et aux intentions des plus définitives vous concernant. Mais pour être parfaitement honnête, ce n’est pas la seule raison. Nous avons l’espoir que si nous parvenons à vous convaincre du bien-fondé de notre action dans ce laps, vous accepterez alors de rester pour nous aider. Quoiqu’il en soit, nous pourrions de toute façon difficilement vous laisser repartir plus vite sans conséquence votre propre sécurité. Mais d’ici une semaine, si vous souhaitez toujours nous quitter, nous aurons eu le temps de rassembler tous nos moyens, et croyez-moi, ils sont d’importance, pour vous permettre de partir pour la destination et avec l’identité de votre choix. »
Nouvelle pause. Mais il ne compte toujours pas lui faciliter la tâche. De plus, il n’a pas compris grand-chose de ce qu’elle a dit : tout ce discours pour lui expliquer qu’il reste leur prisonnier, mais pas trop, qu’il sera libre bientôt, promis, juré. En attendant, il est obligé d’en passer par où ils veulent et pour ce qu’il en sait, ils pourront toujours lui ressortir l’excuse de « sa propre sécurité » dans huit jours, et la semaine d’après et ad vitam.
D’un geste, elle invite Innaya à prendre la parole. Celle-ci semble avoir perdu un peu de sa superbe. Elle hésite. Elle finit par se lancer.
« - Nous vous avons fait venir ici dans l’espoir que vous puissiez trouver de quoi souffre mon frère, Akoni, le grand type avec nous dans le van. On trouvera alors peut-être un moyen de l’empêcher de mourir.
Depuis qu’il est tout petit, il souffre de crises d’épilepsie. C’était rare quand on était gosse, mais maintenant, les crises sont très rapprochées. Avec l’aide du réseau de l’Institut, on a présenté son cas à de grands spécialistes du cerveau mais, si les symptômes sont les mêmes, il ne souffre d’aucun syndromes propres aux différentes formes d’épilepsie connues. Au rythme où vont les crises, on a tout de même pu prédire qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre, peut-être moins. »
Les derniers mots restent coincés dans sa gorge et elle efface les larmes naissantes aux coins de ses yeux dans un réflexe de fierté. Lola Basso tente, dans un geste de soutien, de poser une main sur les siennes mais Innaya, agacée, se dégage, vexée de s’être montrée émotive. La vieille femme reprend la parole.
« - Je sais que tout cela doit vous paraître au mieux mystérieux mais plus certainement farfelu. Le fond de cette affaire, les raisons qui nous poussent à penser que vous pouvez nous aider est en vérité un peu… disons, à la marge. Et si de but en blanc nous vous exposons nos hypothèses, sans que vous ayez eu le temps de vous faire votre propre idée, j’ai peur que vous restiez sceptique tant les faits sont incroyables. Donnez-nous du temps pour vous convaincre. Maintenant, Aïssatou va vous accompagner dans votre chambre. Une dernière chose : aucune porte n’est verrouillée mais je vous en prie, ne faites rien d’imprudent. La situation n’est clairement pas en votre faveur à l’extérieur ».
Tout cela lui semble baigner dans une atmosphère chargée de paranoïa : est-il condamné à finir des jours entourés de schizophrènes illuminés ? Il réchappe à la destruction de Gravitech par une bande d’énervés lourdement armés pour tomber sous les bottes de gardes de sécurité en mal de reconnaissance et il quitte Jeanne, une gentille fille qui se révèle être une martyre suicidaire pour atterrir dans un genre de secte étrange persuadé qu’il pourra guérir leur mascotte. Est-il le seul à avoir une idée cohérente du monde qui l’entoure. Nina ponctue sa dernière réflexion d’un relevé de sourcil dubitatif.
Il sait bien qu’un discours argumenté à peu de chance de faire mouche avec ce genre de personne, mais il se sent quand même obligé de refroidir leurs attentes.
« Ecoutez, il y a méprise : je ne suis pas celui qu’il vous faut. Je ne suis qu’un imposteur qui gagne sa vie en trompant son monde. J’ai déjà bossé pour des labos de recherche médicale mais je vous assure que la plupart du temps, il s’agissait de bluffer sur mes réelles compétences. Je n’ai aucun diplôme et j’ai construit mon fond de commerce en suivant clandestinement quelques cours universitaires. La plupart du temps, il suffit d’adopter des attitudes et des tics de langage. Mon boulot, c’est le renseignement : je vole des données, c’est tout. Et plus que tout, si vous me connaissiez vraiment, vous sauriez que je ne suis pas du genre à qui ont confi la vie de quelqu’un. Je ne suis pas impliqué, dans rien, jamais. Je n’ai pas d’idéal et aucun scrupule. Et puis, vous n’avez pas le droit de me faire ça, de me mettre la vie de ce type entre les mains ! Ecoutez, je suis désolé, je ne peux rien pour vous. Je vais laisser passer la semaine, puisque vous ne me laissez pas le choix, sans me faire beaucoup d’illusion sur ce qui se passera ensuite. Alors ne vous en faites pas trop non plus. Et maintenant, effectivement, j’aimerai bien aller dormir. »
Sa tirade est diversement accueillie. Seul Guilhem semble abattu, il y croyait sans doute. Aïssatou se contente de fusiller Innaya du regard, d’un air de « Je vous l’avais bien dit ». Cette dernière se contente de fixer Icham, comme pour le jauger tandis que Lola Basso ne se départit pas de son sourire commercial.
Il ne décroche pas un mot. Tout au long du chemin vers sa chambre, il se contente de fredonner en la suivant. Malgré les apparences qu'elles veulent se donner, l'une bravache, l'autre sereine, Innaya et Babayaga ont dû accuser le coup. Mais à quoi pensaient-elles? Je leur avais dit qu'il ne nous servirait à rien. Tout ce temps perdu, toute cette débauche de moyens pour ramener un concentré d'égoïsme et de je m'en foutisme. Sans comptes les risques. Quelle conne! Tout ça lui monte à la tête. Tous ces discours, tous ces crétins qui l'idolâtre. On se bat contre la personnification de la politique et on la lâche, elle, avec son petit air de ne pas y toucher. On veut qu'ils pensent par eux-même et on en fait bander la moitié. Ce type se fout de nos problèmes, il est comme les autres, du moment que ses fesses est à l'abri, le reste du monde peut bien s'écrouler. Marre de se battre pour des cons.
Et les voilà arrivés devant la chambre, au milieu des dizaines d'autres, comme un morceau de cité-U, perché entre deux étages de la tour. Passés cinquante, personne ne les compte, alors, un de plus, un de moins, à peine une seconde de plus entre le 13 et le 14, personne n'y prête attention. Cacher ce qui est précieux à la vue de tous, c'est le credo de l'Institut. La lumière éclaire le neuf mètres carrés standard: lit, bureau, placard, toilettes, évier.
« Les toilettes sont sèches, y a un quota sur l'eau pour l'évier. Les douches sont plus loin dans le couloir, une par semaine, mais vue les circonstances, on s'arrangera. »
Il rentre, la parcourt du regard: pour ce qui le concerne, une cellule de luxe.
Il finit par se retourner et lui adresse un « Merci », les yeux plantés dans les siens. Impossible de savoir s'il est ironique ou non. Elle s'entend bredouiller un « C'est ça » et s'en retourne.
Et puis finalement elle revient lui mettre les points sur les « i ». Il n'a pas bougé, pas même étonné de la voir de nouveau dans l'encadrement de la porte, décidée à lui rentrer son indifférence suffisante dans la gorge.
« Contrairement aux deux autres, je n'attends rien de vous. Moi aussi, j'ai grandi avec Akoni. J'ai autant de raisons qu'elle d'être malade de rage et de tristesse de le voir mourir à petit feu. C'est aussi pour lui que je fais tout ça. Mais contrairement à elle, j'ai arrêté de nier l'évidence: il va mourir et on y peut rien et vous, encore moins. Pour ce que j'en ai à faire, vous pouvez bien partir ce soir, vous prenez l'ascenseur, vous repassez par le parking et bon débarras. Pour un type comme vous, j'imagine que ça ne doit pas être si compliqué que ça de se débrouiller pour disparaître. Alors, faites-le, disparaissez, ne perdez pas de temps et ne nous faites pas perdre le notre. J'ai autre chose à faire que de jouer les guides touristiques. Vous êtes de l'ancien monde et je ne crois pas que tout ça vous laisse indifférent, toute la misère autour de vous, non, je crois que c'est une posture. En fait, ça vous arrange, ça vous fait vivre, vous vous en accordez parfaitement. Allez, dormez-bien, je passerai demain en espérant que vous soyez déjà parti. »

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